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      Ma pratique artistique se caractérise par l’importance du dessin qui n’est ni exclusif ni uniquement attaché support papier mais peut devenir impression, découpe, intervention au mur ou au sol et parfois même un objet. Mes recherches sont ouvertes et me confrontent à de nouveaux supports ou techniques et m’invitent parfois à collaborer avec des artisans ou des professionnels.

      Artiste arpenteur, je collecte informations et ressources documentaires, données chiffrées, scientifiques, ou techniques qu’ensuite je transcris, et traduis visuellement sans être littéral. Maniant alors les cartes, les flux et les statistiques, je propose un détournement formel et conceptuel de ces données objectives produites par notre société pour se donner des repères. Coupées de leur contexte, ramenées à leur pure abstraction elles deviennent des signes graphiques et poétiques aux interprétations ouvertes.

      Je cherche ainsi à énoncer et dénoncer les diverses formes de propagandes douces qui s’imposent à nous. La science et son obsolescence, la cartographie et ses relevés topographiques, les utopies urbanistiques et les formes d’architectures parlantes sont des champs privilégiés de la recherche artistique que je développe.


Benoît Billotte, janvier 2013.






— Prix d’art kunstpreis Robert Schuman 2011 :

      Si Benoit Billotte est un arpenteur, c’est dans les méandres du gigantesque espace d’informations et de ressources documentaires que constitue Internet. On pense alors à Aby Warburg qui disposait sur de grands panneaux des centaines de documents, et dont les mises en regard lui permettaient de créer des liens et des sens nouveaux.

      Si Benoit Billotte est un observateur attentif du monde qui l’entoure, c’est donc d’abord depuis la fenêtre de son ordinateur personnel, ou pour être plus précis, devant les innombrables fenêtres simultanées que celui-ci lui permet d’ouvrir, collectant, recoupant, accumulant sans relâche des informations, des données qu’il va tamiser, recomposer, organiser ; c’est la matière première d’un travail qui ne se satisfait pas des catégories classiques. Les concepts que Benoit Billotte recoupe dans ses œuvres trouvent leur résolution formelle dans une multiplicité de médiums qui ne sont pas tant dictés par la recherche d’un style et d’une signature que par la volonté d’imbriquer les œuvres dans divers systèmes de traduction.

      Framework for trade en est un bon exemple. Les imprimés de ces trois foulards de soie sont pour le moins inattendus… Loin des motifs habituels de l’industrie du luxe, ils proposent diverses cartographies du monde, sur lesquelles sont retranscrits les flux et les échanges internationaux. Plans, graphiques, schémas, sont le produit de données chiffrées censées traduire de manière objective la réalité du monde. Le glissement de ces données sur des foulards de soie crée pourtant une ambivalence sur la valeur d’usage, tant des outils vestimentaires, que des outils statistiques.

      Cet agencement crée une tension critique que l’on retrouve dans Vivarium, installation composée d’une carte, de 7 médailles gravées et de pousses de cocotiers. L’artiste évoque Wonderland, un archipel utopique, composé de 7 îles tout droit tirées de l’imaginaire disneyien. Chaque île correspond à un parc d’attraction, forme ultime de l’artifice et de la maîtrise absolue du monde, largement théorisée et concrétisée par Walt Disney lui-même. L’utopie de Benoit Billotte est davantage une dystopie, un monde drôle et séduisant mais définitivement sous cloche, où la maîtrise absolue de l’urbanisme et de l’architecture impose sa forme et ses usages au moindre espace de vie, de travail ou de loisir…

      La série de sculptures Architectone évoque là encore ce rapport de l’architecture à la maîtrise des idées, des formes, et par delà de l’espace public. Cette série de petites architectures reproduit différents bâtiments des XXème et XXIème siècles, que l’artiste a choisis pour leurs qualités plastiques indéniables. Leur échelle est rendu uniforme, créant ainsi un ensemble ludique, comme un jeu de construction ou un improbable échiquier dans lequel chaque module peut faire office de pion, déplaçable au gré des envies ou d’une stratégie de conquête du territoire.

      Le monde selon Benoit Billotte serait le lieu d’enjeux de pouvoirs complexes. Qu’ils soient traduits en statistiques, cartes, plans, architectures, il nous révèle également les diverses formes de propagande douces dans lesquelles nous évoluons… Monde de signes, d’information en continu, d’artifices plus ou moins cachés, de rêves de pacotilles, dans les ruines duquel il nous propose quelques outils de navigation.


Marie Cozette, juin 2011.
Curatrice pour la sélectione messine
Texte issu du catalogue Prix d’art kunstpreis Robert Schuman 2011.






— Forma incognita :

      Imprimées sur des carrés de soie, les cartes mondiales des grandes places financières, des flux migratoires et des principaux échanges commerciaux ont un je ne sais quoi de familier et d'inquiétant tout à la fois. Ces motifs en deviennent même, pour peu qu'on les ait vus à Bâle lors des derniers Swiss Art Awards, entêtants. A la façon d'une fragrance couture puisant des notes contraires dans les registres de l'industrie pétrochimique et des fleurs de printemps, de l'impérialisme post-colonial et du train de Madame. Mais également comme la proposition singulière, déconcertante d'un artiste contemporain.

      L'installation de Benoît Billotte, Framework For Trade, peut se lire d'une part à l'aune de son obsession pour l'imagerie du contrôle et de l'institution, initiée avec grand fracas trois années plus tôt à Genève avec l'inauguration de son ONG, d'autre part dans la continuité des recherches qu'il mène depuis 2005, constituant patiemment, pièce à pièce, son répertoire formel.

      Deux productions, réalisées en 2008, me semblent emblématiques d'une attitude: sa série de cartes pop-up Credit Crunch, et la cyber-déambulation de son Tour du monde pour 0.01672 euros. L'artiste y évolue comme le promeneur discret d'un univers désincarné de cartes, de graphes et de flux, un sémionaute dérivant sans hâte dans l'idiosphère de l'économie mondialisée, étudiant ses codes et ses représentations. Aride au possible, cet environnement imaginaire révèle, au passage de l'artiste, une profondeur plastique de prime abord insoupçonnable : inertes, standardisées jusqu'à en être insipides, les motifs et les outils que l'artiste y repère prennent une consistance singulière et dévoilent d'étonnantes propriétés. A la manière d'un botaniste ou d'un anthropologue, Benoît Billotte les isole, les soupèse et les remet en jeu.

      Activés par le déplacement et la contextualisation, les effets des images qu'il utilise se structurent et deviennent sensibles, lisibles : ainsi la ligne irrégulière du taux de change du Tour du monde... fonctionne comme un pivot dimensionnel, faisant appel simultanément à l'élévation paysagère, rappelant la crête accidentée d'un cirque montagneux, et à la projection plane d'une carte routière. Associée au crash boursier de 2008, cette même ligne revêt dans Credit Crunch une dimension pittoresque, suggérant l'existence d'un folklore global et d'un continent imaginaire encore, à certains égards, sauvage.

      Fondées sur cette exploration, ses installations les plus récentes, Vivarium et Framework For Trade, témoignent quant à elles d'une étape nouvelle dans la pratique, intégrant un enjeu supplémentaire, dépassant le cadre de l'étude formelle ou encore du dessin. Les motifs y sont associés à des supports, créant ainsi des possibilités d'usage et des amalgames aux conséquences imprévisibles. La question de l'utopie, chère à l'artiste, y gagne une valeur programmatique, activable en tous temps et par tout un chacun : réarticulés, les signes suggèrent des possibilités relationnelles inédites. Peut-être même incongrues, comme une Yayoi Kusama croisant, dans les first d'un Concorde ou à l'ombre d'un champignon géant, Balenciaga.


Lauro Foletti, 5 juillet 2010.




— Prix d’art kunstpreis Robert Schuman 2009 :

      Le projet de Benoît Billotte, inauguré le 14 mars 2008 à Genève au siège de l’OMAC (Organisation mondiale de l’art contemporain) ou WCAO (World contemporary art organization) ouvre quelques pistes sur la nature polyvalente du travail de l’artiste. En effet, cette organisation non gouvernementale à but non lucratif nous plonge au centre de sa recherche artistique. Entre une envie d’organiser, de planifier, de prendre en charge, d’analyser, il aime jouer à des jeux de sens et d’écriture, ainsi qu’avec les structures de la pensée par les idées et surtout avec les concepts qui influencent nos comportements et valeurs humaines au quotidien. En y insérant des utopies et des facteurs fictifs en plein éblouissement, il s’intéresse aux images, aux mots et à leur apologie, à leur niveau de construction en passant par un processus de décontextualisation constant. Il rend ainsi aux images une lisibilité initiale qui nous alerte sur leur nature essentielle ou – à l’opposé – n’hésite pas à les rendre plus complexes par l’effet d’assemblage ou de superposition sans jamais dénaturer son concept de base.

      On retrouve ce procédé de croisement successif dans la série de dessins à l’encre de chine intitulée 29/10/08. Cet ensemble présente six journaux périodiques français du même jour qui se voient dépouillés de toutes leurs informations. Textes et images disparaissent et laissent apparaître la structure de base, la grille de lecture où ont été disposés les éléments typographiques. La totalité de la mise en page de chaque journal a été alors dessinée à chaque fois sur une seule et même surface. Cette unité de calcul s’apparente à un diagramme complexe de notre économie actuelle et non sans absurdité. Comme dans le projet OMAC les codes sont mis en abîme pour aboutir au plus essentiel de l’information. Mais ces expériences ne sont pas un but en soi, elles restent vivantes et dépendent de l’instant auquel elles sont réactivées, marquant ainsi un espace-temps mesurable. La mission de l’organisation consiste comme le dit l’artiste « à élaborer un système international équilibré et accessible de développement de l’art contemporain tant au niveau de sa création, de sa diffusion que de son statut face aux institutions privées, publiques, culturelles, sociales de tous les pays ». C’est dans le « souhait d’universalité » que Benoît Billotte porte un réel désir utopique de rendre l’art accessible aux différents peuples et cultures.

      Dans son Un tour du monde pour 0.01672 euros, il voyage dans un réseau économique mondialisé et comme d’autres conceptuels ayant procédé à des expériences identiques avant lui, c’est une certaine poésie du déplacement virtuel qui est sollicitée. Faire l’expérience de cette transition avec les outils informatiques contemporains change la temporalité et la nature du travail. Donc, de façon plus rapide que jamais auparavant, la somme de 10 euros a été convertie 53 fois en 53 monnaies différentes, le jeudi 30 octobre 2008 entre 15 heures et 16h42. Il lui reste après cette opération 9,98328 euros et en moins de deux heures cet argent a parcouru le tour de la terre, soit plus de 40 075 Km. Dans À la bonne heure, trois horloges indiquent l’heure à New York, Tokyo et Zurich. Celle du milieu, une pendule coucou, n’affiche pas, comme on pourrait le penser, l’heure de Zurich mais celle de Tokyo. Par des micro-détournements, l’artiste questionne l’origine même de notre identité, de notre monde maintenant complètement globalisé. Les traditions et autres mythes culturels se condensent dans une tentative de groupement dans Star dream catcher, animation vidéo où des fragments dispersés en forme de constellation dessinent une accumulation circulaire au centre de la surface noire amnésique dont la boucle recommence sans fin.

      C’est donc par une certaine recherche du déplacement invisible des idées et des concepts qui organisent nos sociétés que Benoît Billotte structure sa pensée. Il n’hésite pas à recourir à la mémoire collective, à des faits historiques ou scientifiques pour appuyer ses recherches. Tous ces procédés de travail liés au graphisme, au design et à une certaine mise en scène des formes n’est pas strictement rigide et générique puisque l’artiste y insère toujours une sorte de subjectivité personnelle, une trace qui déstabilise la lecture linéaire de l’ensemble qui la rend plus humaine et plus vivante.


Marco Godhino, 5 novembre 2009.
Curateur pour la sélectione messine
Texte issu du catalogue Prix d’art kunstpreis Robert Schuman 2009.